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Entretien avec Tania Clémente, directrice de création associée du Studio La Racine
Janvier 2026
T&F Investissement
Depuis maintenant plus de 10 ans, le Studio La Racine a construit une expertise dans l’accompagnement des manufactures pour leur design produit et leur stratégie de marque. L’équipe du Studio conseille également les entreprises dans leur démarche de relocalisation de production, le choix de matériaux sourcés et vertueux afin de pouvoir mettre en œuvre une chaîne de valeur respectueuse des savoir-faire patrimoniaux et ouverte aux nouveaux process. C’est dans cette perspective que la démarche d’« éco-conception » prend tout son sens.
Intégrer l’éco-conception dès les premières esquisses suppose une réflexion complexe pour pouvoir anticiper les impacts environnementaux de chaque étape dans la chaîne de valeur : l’étude du cycle de vie de l’objet, son design, le choix des matériaux, l’assemblage, la réparabilité ou la recyclabilité, mais aussi toute l’histoire à raconter autour de ce nouveau produit. L’éco-conception soulève également des questions inédites pour les manufactures : comment conjuguer durabilité, circuits courts, ergonomie, esthétique et performance ? Si l’éco-conception séduit par son caractère vertueux, elle suppose aussi des contraintes tant dans les process de fabrication que dans l’élaboration d’une nouvelle image de marque.
Tania Clémente, directrice de création associée du Studio la Racine, nous explique comment se met en œuvre l’accompagnement des entreprises pour répondre à ces nombreux défis.
Le Studio La Racine n’est pas à proprement parler spécialisé dans l’éco-conception, mais cette dimension intervient désormais dans la plupart des projets que nous accompagnons. Nous avons mis en place une méthodologie de conception intégrée, où chaque étape du processus de fabrication tient compte de la durabilité, de la réparabilité et de la circularité. Grâce à la veille technologique et à l’analyse de cycle de vie (ACV), nous optimisons ainsi l’équilibre entre performance environnementale, usage et impact.
Pour nous, l’éco-conception est avant tout un retour du bon sens. Il s’agit, dans une première approche, d’envisager l’ensemble du cycle de vie d’un objet, depuis la production et le choix des matériaux qui vont le composer jusqu’à sa réparation ou son recyclage.

Par ailleurs, l’éco-conception n’est pas réservée aux produits innovants ; les manufactures patrimoniales sont tout à fait légitimes pour y faire appel dans leurs process de fabrication. La démarche peut porter sur le design des produits et les matériaux choisis, mais aussi sur le discours que la marque construit autour du produit, en lien étroit avec l’histoire du territoire. Ce point est essentiel pour conquérir le marché des jeunes consommateurs qui ne vont pas se tourner immédiatement vers ces marques traditionnelles. L’objectif est donc de s’aligner avec leurs attentes en proposant des produits durables, fabriqués à partir de matériaux sourcés et vertueux. Tout le travail d’accompagnement que nous proposons avec La Racine consiste ainsi à redéfinir le produit pour pouvoir concilier la notion de qualité et celle de « seconde vie » dans une histoire cohérente à la fois avec les actifs de la marque, son ancrage territorial et les nouveaux enjeux écologiques.

L’éco-conception amène les manufactures patrimoniales à repenser leurs modes de production en interne, mais aussi à nouer de nouveaux partenariats avec des acteurs économiques extérieurs, notamment pour l’emploi de matériaux recyclés.
Le premier pas pour ces entreprises consiste à minimiser les déchets et les rebuts. Beaucoup de manufactures valorisent les chutes issues de leur production, par exemple dans la maroquinerie ou la porcelaine. Au-delà de l’économie de moyens que cela représente pour l’entreprise, cette démarche permet également d’imaginer d’autres produits et d’autres matériaux, d’innover finalement à partir de l’existant.

Certaines entreprises vont plus loin et travaillent plus en profondeur sur la durabilité du produit. Elles mènent une démarche de recherche et développement afin d’améliorer la qualité des matériaux mais aussi la réparabilité du produit. Cette vision est audacieuse car le choix de matériaux responsables (recyclés, renouvelables, locaux ou certifiés) demande des arbitrages complexes entre coût, impact et disponibilité. On peut prendre l’exemple d’une coutellerie très réputée qui est en train de revoir sa gamme premium. La fabrication des manches est entièrement repensée pour pouvoir faire appel à un matériau recyclé à partir de chutes de bois.
La réparabilité est aussi un axe très intéressant à suivre, car elle suppose une réflexion sur l’ensemble de la chaîne de valeur, en particulier sur le design et le choix des pièces qui composent l’objet. Je pense notamment à la marque Erro : toute la conception des sacs à main a été revue pour que chaque pièce susceptible d’être usée prématurément, comme l’anse ou encore les attaches métalliques, puisse être changée facilement. Ce cas de figure montre que l’éco-conception ne nécessite pas toujours une révolution technologique : une analyse bien menée de tous les process de la chaîne de valeur permet d’apporter des modifications simples qui augmentent considérablement la durée de vie de l’objet.


Afin de répondre à ces nouveaux enjeux, les manufactures patrimoniales sont amenées à ajuster leurs savoir-faire, et même parfois leur outillage, ce qui suppose, il est vrai, des investissements importants. Mais c’est un bon calcul pour les entreprises, car l’éco-conception, quand elle est bien menée, apporte une valeur ajoutée importante et constitue un axe stratégique essentiel pour la pérennité de la marque.

Les matériaux biosourcés ou recyclés imposent des contraintes de texture, de teinte et de mise en forme qui bousculent les codes esthétiques tout en réclamant un renouvellement des techniques et des gestes. De plus, l’usage de matières issues de déchets ou de rebuts industriels soulève des questions de fiabilité et de traçabilité. Il est donc très important de s’assurer de la qualité des matériaux et de la faisabilité avant de lancer la phase d’industrialisation. C’est pourquoi nous avons à notre disposition des ateliers de prototypage qui permettent d’expérimenter ces nouveaux savoir-faire. Récemment, nous avons ainsi testé l’utilisation de chutes de cuir d’une production maroquinière pour élaborer un matériau haut de gamme destiné à des panneaux acoustiques à la fois beaux, efficaces et écologiques. La manufacture Revol est aussi un exemple intéressant : elle a imaginé une porcelaine recyclée et brevetée, la pâte Recyclay®. L’objectif est à la fois de séduire les jeunes consommateurs avec un produit vertueux et de renouveler les savoir-faire traditionnels pour mieux répondre aux enjeux de durabilité.
L’éco-conception permet donc aux manufactures de renouveler les gammes de produits tout en restant fidèles à leur héritage et leurs savoir-faire, d’enrichir leur écosystème grâce à de nouveaux partenariats avec des acteurs économiques externes, notamment pour la revalorisation de matériaux, et de construire un discours en phase avec les enjeux écologiques. Dans ce cadre, l’éco-conception repose avant tout sur une vision globale de la chaîne de valeur et des savoir-faire convoqués, qui prend en compte l’ancrage territorial, l’histoire de la marque et l’ouverture à la nouveauté. Du dessin à la fin de vie du produit, l’éco-conception transforme ainsi les contraintes en innovation responsable.

L’éco-conception et la responsabilité territoriale des entreprises sont étroitement liées, car elles reposent toutes deux sur une démarche de développement durable et d’ancrage local. La RTE engage en effet l’entreprise à prendre en compte les composantes sociales, économiques et environnementales des écosystèmes constitutifs de son territoire afin d’élaborer une stratégie de développement qui puisse aussi répondre aux besoins des habitants. En intégrant l’éco-conception dans leurs pratiques, les entreprises participent ainsi activement à la transition écologique de leur territoire, favorisent les circuits courts, limitent les déchets et renforcent le maillage économique en initiant de nouvelles coopérations avec d’autres acteurs locaux.
Avec La Racine, nous collaborons plus particulièrement avec des artisans, des fabricants et des acteurs de l’économie circulaire pour revaloriser les déchets industriels et les transformer en ressources qualitatives. Chaque projet que nous accompagnons dans cette démarche s’appuie sur un juste équilibre entre innovation, traçabilité et design. L’objectif est de trouver une bonne équation entre une stratégie performante de développement et la mise en œuvre d’une chaîne de valeur respectueuse de l’identité de marque mais aussi de l’écosystème territorial, en particulier du bien-être des habitants.
